Christine Wodraska : Collaboration avec Pascal Delhay

Propos recueillis par Cathy Riou Piquet

Christine Wodraska, pianiste de la scène improvisée, collabore avec Pascal Delhay pour la création de « Ping-Pong ou les Métamorphoses du Chien », 2012.

Le Partenaire pour Pascal … c’est LA MUSIQUE

Pascal est un mélomane, hypersensible à la musique, c’est un des rares danseurs qui est musicien et qui ne se sert pas de la musique comme support mais comme alter ego.

Il a une culture musicale énorme, dirigée seulement par sa sensibilité, sans barrière de genre ni de style. Il fouille partout pour trouver des musiques qui le touchent, c’est un passionné de la musique.

Ce qui le capte dans la musique c’est d’abord l’authenticité du discours musical, la force expressive, poétique, dynamique et l’architecture des pièces. Pascal aime la bonne musique, sans se préoccuper du reste, d’où elle vient, qui la joue, quel genre elle est, a-t-elle du succès, etc…Bien sûr tout cela se retrouve dans sa danse qui d’abord ne s’enferme pas dans un cadre, tout est permis, au diable les règles et la mode.

Dans ses gestes, on peut retrouver les impulsions du son, son énergie, ses couleurs, sa poésie.

Il prend la musique pour de la danse et la danse pour de la musique.

Comment perçois-tu sa danse ? 

Je perçois sa danse comme s’il jouait d’un instrument acoustique: ses gestes, sa manière d’occuper l’espace suivent le même procédé que quand je joue de mon instrument, surtout le piano qui est sensible à l’ampleur du geste par rapport à sa dynamique et ses fréquences: le piano est grand, large, puissant, j’ai une approche physique réelle avec le piano pour le faire sonner à ma convenance. Moi-même j’assimile le piano plus comme un instrument à percussion, je m’intéresse aux impacts, secs ou liés, forts ou faibles, réguliers ou non, plus qu’à la note. Le grave et l’aigu c’est un paramètre qui me sert à appuyer la puissance du propos, le son et sa couleur, ça accentue la poésie.

La danse de Pascal pour moi peut se comparer à mon approche de mon instrument: tout est dans le geste qui doit être authentique, libre et franc, pour habiter un espace, et exprimer une force sensible qui vient des tripes: on ne fait pas dans la dentelle, on est brut, sans concession.

« Ping Pong ou les Méthamorphoses du Chien », Pascal Delhay, Festival de Ramonville , 2013. Photo Ph Gael Guyon. Tous droits réservés

Quel lien fais-tu avec ta propre musique ? 

Il base sa danse sur l’improvisation, pas sur des chorégraphies figées. Il doit trouver des idées assez fortes pour générer un développement qui l’inspire du début jusqu’à la fin, il a une attitude constante de recherche créative. Il veut améliorer toujours plus ses propos, ses idées, car il doit être en fusion avec ce qu’il danse. Je fonctionne pareil.

Pour lui, la musique est un partenaire figé quand il danse sur de la musique enregistrée certes mais il choisit des pièces assez puissantes pour qu’elles l’inspirent de manière différente à chaque représentation: je comparerais ce choix de pièces comme mon choix de partenaire musicien qui doit m’inspirer quand je joue avec lui.

Il garde une fragilité dans ses spectacles pour mieux se fondre dans l’instant présent.

Il a une présence dans sa danse qui habite tout l’espace, on ne peut pas s’échapper de l‘univers qu’il propose.

Tout comme moi.

Par rapport au contenu, je dirais qu’on a une énergie et une sensibilité communes qui peuvent aller d’une extrême à l’autre en tout sens, créer des surprises, de l’inattendu: on aime dérouter et embarquer le public dans notre monde grâce à une énergie dynamique puissante et colorée de poésie.

On ne peut pas faire semblant, on le vit mal: on se donne généreusement quand on diffuse notre travail.

Que cela t’a-t-il apporté de travailler avec Pascal ?

Cela m’a apporté une expérience par rapport à l‘intégration d’un partenaire dont le propos et l’échange se transmettent par le non sonore, mais le visuel, le mouvement d’un corps dans l’espace qui finalement se traduit en énergie similaire à celle du son.

Les questions d’échange se posent: où se placer en tant que musicien improvisateur avec l’image d’un corps en mouvement dans un espace physique? La suivre? L’anticiper? La ponctuer? L’ignorer? Finalement ce sont les mêmes problèmes qui se posent quand on joue/ improvise avec un musicien ou avec un danseur.

De quelle manière cela a-t-il influencé ton jeu ? 

Ma concentration était très différente quand je jouais: d’habitude, je ferme les yeux quand je joue pour me concentrer sur le son. Là je le regardais tout le temps, me laissais porter par le visuel tout en écoutant ce qui sortait du piano: c’est donc cette contrainte supplémentaire qui m’a fait sortir un peu plus de moi- même en direct, pour être en osmose avec ce qui se dansait.

Comment est-ce de travailler avec lui ? 

On a beaucoup répété. On a orienté ces répétitions vers la recherche de fusion instantanée danse-musique, en respectant l’univers de chacun, et les limites de chacun aussi. On a douté, insisté sur des points jusqu’à être tous les deux satisfaits de ce qu’il en sortait. Il tenait à ce que je reste le plus proche de moi musicalement tout en jouant sur sa danse. Il cherchait la symbiose de nos deux mondes artistiques, basés sur le geste juste à l’instant T.

Beaucoup de respect de l’autre, dans le quotidien, dans les propositions, dans le rythme de travail.

On a fait quelques représentations qui se sont bien passées, on a donné notre meilleur, le public l’a senti et apprécié.

Christine Wodraska & Pascal Delhay, « Ping Pong ou les Métamorphoses du Chien », Espace Roguet ,Toulouse 2012. Photo Patrick Paredes.

Sa danse, son énergie, influent-elles sur ton jeu ? Si oui comment ? 

Oui, sa danse et son énergie ont influé sur mon jeu quand on a travaillé ensemble, c’était le but, le but de se rencontrer et notamment sur ces plans. Je pense que l’inverse est vrai, qu’il a été un peu influencé par ce qui sortait du piano.

On avait, il me semble, un rythme commun; le rythme ce n’est pas seulement de la métrique c’est une dynamique du geste mêlée de sensibilité et d’énergie juste.

L’énergie c’est global, ce sont des vibrations qui sont prêtes à être captées et émises, comme l’électricité, elle est là, on ne la voit pas mais on peut s’en servir, ou elle peut nous surprendre, comme la foudre, d’un coup elle surgit sans qu’on le prévoit, j’ai donc suivi son côté électron libre, électrique, foudroyant, ce qui me correspond tout à fait.

« Ping Pong ou les Méthamorphoses du Chien », Pascal Delhay, Festival de Ramonville , 2013. Photo Ph Gael Guyon. Tous droits réservés

Je dois ajouter qu‘il est arrivé à me faire jouer une pièce de Bach en public, je ne l’aurais pas soupçonné !

Que penses-tu de lui en tant qu’artiste ?

Pascal est un touche à tout, il fait de la musique (paysages sonores…), sculpte du bois, écrit, aime la poésie et la littérature, fait de la photo, a un côté circassien, peut dire des textes, c’est un sportif aussi.

Il aime la nature sauvage, c’est un solitaire, c’est un obsessionnel qui insiste jusqu’à épuisement, c’est un passionné de l’âme humaine qui veut créer un rapport étroit entre corps et esprit.

C’est un danseur radical qui ose ne pas suivre les sentiers battus, qui préfère les chemins de traverse pour exprimer son monde et pas celui d’un autre.

Il traduit toutes ces richesses intérieures et extérieures en danse. Il danse sa vie.

C’est un artiste qui cherche la liberté ».

Christine Wodraska.

Propos recueillis par Cathy Riou Piquet

contact : delhaypascal@gmail.com