Isabelle Lefèvre témoigne de sa première rencontre avec Pascal Delhay

Isabelle Lefèvre est danseuse, chorégraphe, fondatrice de l’Entité Danse de l’Espace St Cyprien, Toulouse.

Pascal Delhay, à ses débuts comme danseur chorégraphe professionnel dans les années 80 cherche un lieu à Toulouse pour travailler la danse. Il rencontre alors Isabelle Lefèvre, danseuse, chorégraphe Fondatrice de l’Entité danse St Cyprien à Toulouse. Celle-i témoigne :

« Voilà, en fait on m’a prévenue que j’ai un rendez-vous avec un jeune homme qui désire m’entretenir de ses projets ; de ses projets de danse, de ses projets personnels. En fait, je parle au présent parce que ma mémoire est vraiment là pour parler de ça au présent. Donc, je le vois arriver, et c’est quelque chose, tout de suite, de très particulier. Une ambiance qui nous environne immédiatement, parce qu’il y a quelque chose déjà dans sa démarche, dans sa façon de se présenter, d’être face à moi, quelque chose de l’ordre de l’urgence, de l’immédiateté, quelque chose de dense, dense dans le sens de la densité. C’est une personne élancée, au corps extrêmement précis. Je suis attentive aux corps, aux formes des corps, à ce que les corps dégagent. Et là, devant moi, c’est vraiment une personne qui, entre ce qu’elle véhicule avec son corps, par son corps, et ce qu’est son corps, est tout à fait en osmose. C’est parfait ! En fait, c’est une personne parfaite et congruente ! C’est comme l’anacrouse, c’est juste bien – un élan avant le déroulement de la mélodie à venir. Il me parle de lui, de ce qui le porte, de ses enthousiasmes, de ses projets, de ses souhaits, de ses rêves, de la façon dont il est résolument engagé.

Il a ce que j’appelle une « n. i. i. », la nécessité intérieure impérieuse.

Alors, qu’est-ce que c’est que la « n. i. i. » ? – J’ai mis du temps en fait à savoir ce que c’était, à identifier vraiment ce que c’était. Je connais bien la « n. i. i. » car je l’ai traversée un nombre incalculable de fois. La « n. i. i. », tout le monde ne l’a pas, je peux vous le garantir. Je n’ai pas rencontré beaucoup de personnes dans toute ma vie, mais suffisamment pour me rendre compte que certaines d’entre elles sont habitées, enveloppées par la « n. i. i. » et d’autres pas, et d’autres moins. Lui, il est la « n. i. i. » personnifiée :  la nécessité intérieure impérieuse. Car, en fait, à un moment donné, il est là, entièrement pour ce qu’il a souhaité faire, pour la présence qu’il a maintenant, ici, soit dans ce rendez-vous, soit au cœur de ses projets, et /ou de ses rencontres. La « n. i. i. », ce n’est pas toujours quelque chose de simple, à la fois dans le rapport au temps, dans le rapport à l’autre, même dans le rapport à soi-même, mais, en tous les cas, lui, il est vraiment une « n. i. i. » personnifiée, chapeau bas !

Alors, son projet c’est quoi ? Et bien, son projet c’est la danse, la danse, la danse et la danse. Il vient me solliciter pour quelque chose de simple et de particulier : il a besoin d’un lieu, il a besoin d’espace, il a besoin de rencontrer, de faire connaissance. Il a besoin aussi de reconnaissance, mais bon ça, ça peut encore un petit peu attendre puisque la « n. i. i. »  est au rendez-vous, et comme c’est quelqu’un qui est porté par une énergie très forte, et même parfois très spectaculaire, il a surtout besoin de valider sa présence et son engagement, et donc c’est ce qu’il me demande, et ça me paraît tout à fait légitime, et nécessaire, d’aller dans son sens. Le lieu existe, il s’appelle « l’Entité Danse » et a été ouvert en 1982-1983 dans le quartier St Cyprien par la Mairie de Toulouse, pour une mise à disposition pour le plus grand nombre (danseurs amateurs et professionnels, chorégraphes), 365 jours sur 365 jours – je ne parle pas des nuits car c’était un petit peu compliqué à organiser.  Les plages horaires d’occupation des deux salles de danse (parfois trois) sont importantes et de ce fait cet outil en faveur de la danse est un outil rare et déjà précieux. Donc la demande est faite, et aussitôt la demande est acceptée avec une fréquentation du lieu aux termes de croisements d’agendas, des possibilités et faisabilités conjuguées.

Cette rencontre m’a octroyé de la chance, car j’ai eu très envie de monter un trio avec mes deux complices danseuses (Pascale Péré et Véronique Falanga) et Pascal a accepté d’intégrer l’équipe.

« Lucy in the sky », Chorégraphie Isabelle Lefèvre, 1986.

Je voulais réaliser une forme réduite et condensée, de manière à proposer ce trio à l’occasion de concours chorégraphiques alors très en vogue à cette l’époque. Nous avons travaillé tous les quatre à ce projet et cela a été une pure merveille d’être immergés dans une ambiance extrêmement complice, rieuse (c’est important de rire, vraiment, de rire). Ils m’ont donné le meilleur d’eux-mêmes, ils se sont aussi donnés le meilleur aux uns et aux autres sans restriction, bien au-delà du fait que, effectivement, quand on ne sert pas ses projets personnels, on est souvent obligé de faire des concessions de forme, d’intériorité, de sensation, de concept et d’esthétique, etc. Pascal a toujours été très juste dans son engagement, au cœur de ce projet un petit peu particulier qui surtout ne lui ressemblait pas du tout, et je l’en remercie beaucoup. Avec ce trio, nous sommes partis en Suisse, à Nyon. On est d’autant plus parti ensemble que Pascal avait aussi créé un duo chorégraphique avec l’une des partenaires du trio : Pascale Péré La particularité de ce concours chorégraphique était d’accueillir des créations chorégraphiques solo, duo, et de compagnie : on a trouvé super opportun que Toulouse investisse une ville suisse avec deux créations chorégraphiques !

« Bonnie & Clyde », Pascale Péré & Pascal Delhay, Entité danse St Cyprien. 1986

Ce duo entre « Pascale et Pascal », binôme de danseurs aux belles énergies quasi équivalentes, a été extraordinaire. Il a récolté en Suisse – à ce concours chorégraphique – où étaient présentés un très grand nombre de danseurs interprètes issus de compagnies européennes, dans des esthétiques chorégraphiques très variées, le premier prix catégorie duo. Et c’était super, car le trio a récolté, dans la catégorie compagnie, le troisième prix. Toulouse a bien été représentée, et nous sommes revenus avec deux prix. De mémoire, se confronter à une ambiance « concours » est très intense car cela se déroule sur très peu de jours, sous formes de demi-journées balayées par des disparitions de danseurs et de compagnies évincées, et nous, tous les quatre nous sommes arrivés au bout, jusqu’à cette belle récolte de prix. Deux prix, d’accord, mais aussi un troisième prix décerné par les techniciens du théâtre de la ville de Nyon, à Pascal, avec un intitulé un peu particulier :  le prix citron ! En fait, c’est un prix qui a validé la « n. i. i. » de Pascal ! Cette « nécessité impérieuse intérieure » portée par ce duo de danse, a dû pas mal mettre la tête à l’envers aux techniciens déjà surchargés par le rythme du concours. On peut facilement imaginer Pascal dans ses exigences artistiques, dans cette immédiateté d’exister et de danser, et cette urgence extrême qui le traverse, et consume son corps… Bref, il a eu cette forme de récompense, comme un clin d’œil sympathique mais néanmoins pointé vers sa « n. i. i. », le tout avec beaucoup d’humour (suisse !).

Bien entendu, ce ne sont pas les seuls souvenirs que je garde de Pascal, car je possède, depuis au moins 28 ans, un T-shirt réalisé et créé par Pascal, pour moi… je le porte toujours. Il est toujours là sur mon dos quand le temps le permet et tout le monde me l’envie. C’est un T-shirt peint qui lui ressemble, et qui transmet énormément d’énergie à cause des couleurs qui y sont apposées. Ce T-shirt a du charisme, et donc : c’est que du bonheur de le porter.

Après, nos chemins se sont beaucoup croisés sous forme de parallèles et de complicités ponctuelles – notamment dans « La Quête du Graal » créé par Michel Raji à la Halle aux Grains -, puis je suis partie… mais mon cœur est resté à Toulouse auprès de tou(te)s mes ami(e)s et complices, et j’ai gardé en mémoire tous ces partages extraordinaires qui nous ont rassemblés de 1980 jusqu’en 1993. Évidemment tous ceux et celles qui sont restés ont encore beaucoup œuvré pour la danse : chapeau Toulouse. »

Isabelle Lefèvre.

Danseuse , chorégraphe,

Ancienne responsable de l’Entité Danse St Cyprien , Toulouse.

contact : delhaypascal@gmail.com