Témoignage de Isabelle Lefèvre, Chorégraphe, danseuse, Fondatrice de l’Entité Danse à l’Espace Saint Cyprien de Toulouse.
« Si je pense à Toulouse, me vient à l’esprit cette chanson de Barbara : « Du plus loin, que me revienne, L´ombre de mes amours anciennes… »
Il me vient aussi à l’esprit cette phrase que j’ai dite et redite « Quand je serai plus vieille, je ne dirai jamais : de mon temps… ».
Etats des Lieux: la Danse à Toulouse dans les années 80
Il est bien temps de dire de mon temps, et de me souvenir comment c’était en 1980 à Toulouse. Je travaillais à l’époque pour la mairie de Toulouse dans le secteur de l’animation socioculturelle, plus particulièrement pour le développement d’une pratique de la danse à l’échelle municipale.
Bien sûr, déjà, la danse à Toulouse était particulièrement bien ancrée, vivante et florissante. Juste pour citer de mémoire : Michèle Lazes et son lieu de formation professionnelle, Geisha Fontaine et le Dansoir (le miracle toulousain associatif, fédérateur de tous les danseurs en demande de pratique sensible, nouvelle, intelligente, variée, réunissant amateurs, professionnels et danseurs du « Capitole »), et bien d’autres lieux associatifs ou privés déjà actifs dans la ville de Toulouse. Et pour couronner le tout, le Ballet du Capitole, corps de ballet municipal, encore actif, porteur de répertoire et de création chorégraphique (alors que beaucoup d’autres villes en France suppriment ou ont supprimé leurs corps de ballets municipaux).
Grâce à Jean Gabriel Costes, alors Directeur du Centre Culturel de la rue Croix Baragnon, Toulouse se dote d’un Festival de danse unique en France « Les journées chorégraphiques », et ce durant plusieurs années. Un mois de février complet consacré à l’art chorégraphique : Maurice Béjart, Sankaï Juku, Maguy Marin, Peter Goss, Brigitte Lefèvre, Hideyuki Yano, Elsa Wolliaston, Lila Green, Sidonie Rochon, Régine Chopinot, Karine Saporta, Joseph Russillo et Daniel Agesilas, La La La Human Steps, Odile Duboc, Dominique Bagouet, François Verret, Carolyn Carlson, Elinor Ambash, Alvin Nikolais… Toulouse vibre et danse durant quasiment 28 jours, les salles sont combles, les publics de tous âges sont enthousiastes, et l’offre très diversifiée de la programmation artistique rend compte de la force vive que génère cet art en plein essor.
Dès 1990, sous couvert de Yanne Rebeschini, Toulouse s’offre un nouveau temps fort de danse « Vitrine de la danse », moins important que le précédent dans la durée et les représentations stylistiques mais cependant fort suivi par les publics.
A l’échelle nationale, la danse contemporaine ouvre toutes les portes. Celles des scènes où elle peut se présenter, celles des images photographiques et vidéographiques, celles des pratiques transversales avec d’autres arts, et aussi celles des concours chorégraphiques nationaux et internationaux. Depuis plus de 10 ans, des danseurs français franchissent le Rhin pour aller travailler l’expressionnisme allemand, alors que d’autres traversent l’Atlantique pour aller découvrir les grands courants modernes aux États Unis. Le retour en France de ces danseurs nourris et abreuvés à d’autres styles, à d’autres genres et d’autres esthétiques, provoque un bouleversement extraordinaire au sein de la création chorégraphique.
Ayons une pensée reconnaissante pour toutes celles et ceux qui ont œuvré depuis 1950 (« la génération de l’ombre », la bien nommée) et qui ont formé les générations de danseurs nomades : Françoise et Dominique Dupuy toujours aussi fédérateurs, double penseurs et créateurs au long cours ; Jacqueline Challet-Hass ; Jacqueline Robinson… et tant d’autres.
En 1980, Toulouse n’est pas en reste !
« Au début des années 80, j’œuvre avec la danse et pour la danse, dans des espaces toulousains on ne peut plus ingrats et peu accueillants. Qu’à cela ne tienne, dansons, dansons ! Les praticiens sont là, toujours plus nombreux et conquis par cette pratique artistique ouverte à l’expression personnelle et collective.
Et là, j’aurais tendance à dire… que seule la danse était porteuse d’elle-même… pas besoin d’environnement chic et choc, ni de prise en charge ornementée et confortable… dansons, dansons, envers et contre tout – le mot d’ordre.
Création de l’Entité Danse Saint Cyprien (1982-83)
Un lieu ressource pour les jeunes chorégraphes des années 80
L’engouement d’un grand nombre de toulousains pour la danse (contemporaine, afro-jazz, classique, jazz, africaine, etc.) a porté l’attention des élus vers un lieu, une ancienne école désaffectée à St Cyprien, qui fera l’objet d’une réhabilitation complète et d’une répartition d’espaces pour des secteurs extrêmement variés (crèche, club photo, conservatoire occitan, club billard…), dont deux salles de danse en gestion municipale directe dont on me confie la responsabilité d’ouverture et de développement.
En cela, c’est une véritable histoire d’amour.
J’ai à peine 26 ans et je plonge dans les affres excitantes de la création d’un lieu spécifiquement tourné vers la danse, ma passion. Vous dire les allers/retours que j’ai fait pour profiter de l’avancement de la reconstruction des espaces dévolus à l’art chorégraphique. Je me demande encore comment les différents artisans, travaillant quotidiennement sur le site, ont supporté ma présence, mes questions et mes remarques.
Bref, ce lieu porte un nom « L’Entité Danse » (au même titre que « L’Entité Théâtre » à Jules Julien avec le Théâtre Réel de Luc Montech, Monique Demay et leurs complices). Il faut donc une équipe pour ce tout nouveau lieu de danse afin de générer les forces vives pour l’enseignement, la passation, la création. J’ai la possibilité de transformer de belles rencontres humaines par une intégration complète de travail à mes côtés. Trois ! Elles sont trois à s’engager totalement dans le projet : Cathy Riou (danseuse, enseignante et chorégraphe), Valérie Nègre (danseuse, enseignantes et chorégraphe) et Françoise Sarremejane. »
Particularité du Projet de l’entité Danse Saint Cyprien :
Quel est le projet ? Simplissime, danser et faire danser 7 jours sur 7, 365 jours sur 365 jours, de 9 heures à 22h30 … Possible ? Quasi ! On l’a fait, et bien fait ! Peu de lieux en France de 1983 à 1993 ont consacré autant de temps à l’art chorégraphique.
Les partis pris de « l’Entité Danse :
- Une ouverture au plus grand nombre avec des tarifs inégalés d’adhésion et de participation forfaitaire saisonnière ;
- Une représentation élargie des styles et des esthétiques ;
- Un accueil ouvert à l’intergénérationnel : de 24 mois à 99 ans
- Un accueil ouvert à l’intergénérationnel : de 24 mois à 99 ans !
- Une équivalence reconnue et valorisée entre l’enseignement et le temps consacré à la création, l’un et l’autre se nourrissant de l’un et de l’autre, permettant des moments de ressources sur les contenus et les formes ;
- Une qualité d’écoute et d’accueil à toutes les sollicitations en faveur de la danse ;
- Une mise à disposition du lieu aux danseurs – chorégraphes toulousains et au-delà, avec un accueil et un partage des savoirs, comme « un vivier de danse » : Alain Abadie, Tayeb Benamara, Pascal Delhay, Nathalie Desmarest, Nathalie Carrié, Véronique Coutzac, Véronique Falanga, Patricia Ferrara, Plume Fontaine, Christine Gaudichon, Jean Gaudin, Marie-Pierre Genard, Jacqueline Guignard, Emmanuel Grivet, Dominique Hervieu, Wess Howard, Gérard Laffuste, Heddy Maalem, Jean-Marc Matos, José Montalvo, Pascale Péré, Michel Raji, Nathalie Rinaldi, Isabelle Rius, Christian Rizzo, Isabelle Saule, Leilani Travens, Larrio Ekson, etc.Un temps « phare » biennale « Forum Images Danse », consacré aux images de la danse : expositions photographiques à la FNAC et au Château d’Eau – Jean Dieuzaide ; projections vidéographiques et cinématographiques au cinéma Gaumont, au Goethe Institut et à la Cinémathèque de Toulouse, et aussi la diffusion des créations d’artistes chorégraphiques toulousains à l’Espace Croix Baragnon, au Théâtre Jules Julien et au Théâtre de la Digue
- Un temps « festif » annuel à l’Entité Danse pour fêter les artistes en présence, en présentant, en situation de studio et face à un public averti, des créations chorégraphiques de « forme courte » façon « small is beautiful » ;
- Un partage d’idées, et une mise en perspective des réalités sociales et politiques que traverse l’art de la danse dans cette décennie explosive : les sources d’inspiration, la bureaucratie française, l’administration associative spécifique au montage des équipes artistiques, le traitement des modes et des genres, l’orchestration nationale des genres, le côté restrictif de l’éclosion de cet art éphémère flamboyant par sa créativité qui favorise la starisation de certains créateurs avec une dévolution ciblée des « richesses » allouées par l’État et les pouvoirs publics ;
- Une pensée collective professionnelle issue de nombreuses sessions de séminaires qui donne naissance au collectif « CHOC », lequel réunit un nombre conséquent de chorégraphes toulousains. En même temps qu’une affirmation non formelle d’existence pour une communauté organisationnelle qui donne naissance aux manifestations chorégraphiques « Découverte Grand sud » et « TBB » (Toulouse, Bruxelles, Barcelone). Ces nouveaux temps en faveur de la danse et de sa diffusion souhaitent proposer une réponse active & alternative à l’ONDA (Office Nationale de Diffusion Artistique) qui « diffuse » en priorité les artistes parisiens et d’Ile de France à l’échelle nationale, sans trop se préoccuper de l’existence des autres artistes locaux !
- La participation aux rendez-vous d’une réflexion culturelle pour la ville de Toulouse, en présence des principaux acteurs culturels locaux et de Jérôme Clément alors conseiller culturel de Pierre Mauroy. Et une opportunité pour « l’Entité Danse » de présenter un projet très innovant et unique concernant la réhabilitation de la Manufacture des Tabacs, conçu avec Pierre Verquin, jeune architecte. Dans ce projet, la Manufacture des Tabacs devenait le lieu susceptible d’optimiser la formation professionnelle alliée à la création artistique, sur plusieurs fronts : la danse contemporaine en particulier, et tous les métiers s’y rattachant comme l’éclairage scénique, la réalisation et création des costumes de scène (en relation avec les ateliers du Capitole), les apprentissages scénographiques, la pratique photographique et vidéographique… Un espace vaste et spécifique, recevant pour partie des compagnies de danse en création et en diffusion, des jeunes artistes en formation mais aussi un public curieux, grâce à des espaces conviviaux, communs et ouverts au regard.
et La douche froide des institutionnels…
- « Invitée à Paris pour présenter ce projet qui a retenu l’attention de différents interlocuteurs, grâce à Jérôme Clément, je rencontre Igor (Maurice) Eisner, alors Inspecteur général des spectacles, à qui je présente en détail le projet toulousain en faveur de l’art chorégraphique ouvert aux autres techniques et pratiques du spectacle vivant et surtout impliquant une ouverture unique aux publics élargis. Je cite de mémoire la phrase finale de notre entretien : « Toulouse, c’est le fin fond de l’entonnoir en France »… Pour une très jeune passionnée de danse engagée dans cet art depuis son plus jeune âge, c’est extrêmement violent ! Je ne pensais pas entendre, un jour, ce genre de phrase lapidaire venant d’un haut responsable culturel : au final, Angers est résolument préférée ! »
Isabelle Lefèvre / Chorégraphe et danseuse
Fondatrice de l’Entité danse St Cyprien

Anima Mea, Chorégraphie, Isabelle Lefèvre (1985), Photographie / Claude Medale
L’émergence des Centres Chorégraphiques à Toulouse dans les années 80
Témoignage de Cathy Riou Piquet, Danseuse, enseignante, ancienne responsable de L’Entité Danse Saint-Cyprien, Toulouse.
Dès 1984 L’Entité Danse représenta un lieu ressource dans lequel de nombreuses compagnies pouvaient travailler, échanger, se rencontrer. Dirigé par Isabelle Lefèvre, cet espace socioculturel ouvert aux danseurs amateurs et professionnels favorisa l’émergence et le suivi de nombreux chorégraphes et démontra l’impact que pouvait avoir une structure municipale dans la vie artistique et culturelle de la ville. Des « portes ouvertes » permettaient aux artistes de rencontrer le public de l’Entité Danse qui venait pratiquer plusieurs styles et techniques tout en proposant à ce dernier une multiplicité d’univers, écritures, gestuelles et partis pris artistiques.
Jean Gabriel Costes (directeur à l’époque du Centre Culturel de l’Espace Croix Baragnon) est à l’origine de la création des « Journées chorégraphiques » à la fin des années 70. Pendant plusieurs jours au mois de février les chorégraphes de la région côtoyaient des compagnies reconnues sur le plan national et international sans oublier une journée entière consacrée aux groupes amateurs. Cette manifestation fut plusieurs années durant un énorme succès, la Halle aux grains faisant souvent salle comble de par l’engouement du public.
Pendant ce temps très peu de lieux comme l’Entité Danse ou le Dansoir accueillaient les répétitions, l’espace et le temps manquant cruellement.
Seul le ballet du Capitole et son répertoire classique représentait alors la danse à Toulouse et bénéficiait d’un budget conséquent.
Les différentes personnalités de la « jeune danse » se regroupèrent alors au sein d’une structure administrative et collective représentant l’ensemble des chorégraphes contemporains toulousains et régionaux : le « CHOC » qui put interpeller la Mairie et créer un festival, co-organisé par les compagnies toulousaines de danse contemporaine, à la Bourse du travail.
Pensant répondre à ce mouvement revendicatif qui prenait de plus en plus d’ampleur, la Ville de Toulouse établit en 1984 le Ballet Théâtre Joseph Russillo en tant que compagnie invitée en résidence permanente.
Le Centre chorégraphique National Toulouse Midi Pyrénées était créé dans les locaux municipaux de la rue de Varsovie. Pendant 10 ans, Joseph Russillo et Daniel Agesilas travaillèrent à la création et à la diffusion de leurs productions. L’entraînement de la compagnie était ouvert aux danseurs professionnels et amateurs de la ville mais ne répondait en rien aux demandes essentielles des créateurs locaux. Son arrivée mit fin à toute initiative supplémentaire de la Mairie en faveur des autres chorégraphes et à la dynamique impulsée par les « Journées chorégraphiques ».
Ces derniers furent obligés de « faire contre mauvaise fortune bon cœur » et continuèrent à se donner eux-mêmes les moyens de continuer leur chemin.
L’élan donné par Jack Lang, Ministre de la culture, diffusait les créations des jeunes chorégraphes. Des compagnies de plus en plus nombreuses et inspirées se créaient. Certaines se risquèrent à proposer leur création dans des concours chorégraphiques nationaux et remportèrent des prix qui mettaient la ville de Toulouse à l’honneur:
- Concours de Paris en 1985 pour Nathalie Desmarest avec un quatuor intitulé « Sitöé »
- Concours de Paris pour Pascal Delhay finaliste avec « 2X4 Womb » en 1988
- Concours Volinine qui prima « Anima mea » d’Isabelle Lefèvre
- « Concours international de Nyon en Suisse qui permit à Isabelle Lefèvre de remporter le 3ème prix des compagnies avec » Lucy in the Sky «
- 1er prix en duo et le prix de la presse toutes catégories confondues à « Bonnie and Clyde » de Pascal Delhay au Concours international de Nyon en Suisse

« Lucy in the Sky » de Isabelle Lefèvre, 1986.
Informés de cet engouement et de cette expansion chorégraphique, Jérôme Lecardeur (délégué du Conseil régional d’Ile de France qui devait rejoindre le Ministère de la Culture dès 1991, plus tard directeur des Scènes nationales de Dieppe puis de Poitiers), descendit sur Toulouse pour inspecter les différentes compagnies et subventionna 4 artistes : Nathalie Desmarest, Alain Abadie, Heddy Maalem et Pascal Delhay.
En 1995 la Convention de Joseph Russillo ne fut pas renouvelée. La danse à Toulouse devenait de plus en plus vivante, les chorégraphes de part leur inventivité et leurs créations avaient besoin d’un soutien et d’un « outil » qui leur permettent de développer et de diffuser leur travail. Ils tentèrent alors de revendiquer l’espace et les moyens laissés « libres » par le départ de la compagnie de Joseph Russillo.
Le Centre Chorégraphique National laissa la place au Centre de Développement Chorégraphique Midi Pyrénées (CDC) en 1995. Nouveau modèle d’établissement culturel soutenu par la Ville de Toulouse, l’Etat et le Conseil Régional, il était chargé de l’accueil en résidence, la production ou la coproduction des œuvres et leur diffusion, de soutenir les chorégraphes et « la danse contemporaine sous tous ses aspects » au bénéfice des artistes comme des publics.
Malheureusement pour les chorégraphes de « la 1ère heure » il apparut vite que les espoirs fondés sur cette nouvelle institution étaient vains, les programmations leur laissant peu de place et de reconnaissance. Ils n’en continuèrent pas moins pour certains à créer et à diffuser vaille que vaille leur travail avec ténacité sur différentes scènes et festivals.
Cathy Riou Piquet
Danseuse, enseignante,
Ancienne responsable de L’Entité Danse Saint-Cyprien, Toulouse.
contact : delhaypascal@gmail.com
